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Les mammouths ne viendront plus (Edition du Grand Bramaïre) - roman préhistorique
424 pages sur couché format 14 x 22 cm, couverture quadri pelliculée. Prix franco de port (France) 19 €

Derniers exemplaires soldés: 12 €

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Première partie

Havig et Ighnon

— 1 —

          Havig, allongé à l’ombre d’un grand peuplier blanchâtre, pense à la belle Ighnon. Il affiche ce sourire délicieusement niais des amoureux et bande comme un mégacéros…

Soudain, un cri le tire brutalement de ses rêves bleus. L’œil et l’oreille aux aguets, il regarde vers le fleuve.

          Le R’Hône roule des flots massifs, creusés de tourbillons vertigineux, boursouflés de puissants remous qui resurgissent violemment depuis les tréfonds glauques de son lit ; des eaux boueuses, jaunâtres, rugueuses des arbres et des carcasses d'animaux ramassés tout au long de son cours. Quelques énormes blocs de glace attestent que la débâcle continue là-haut, dans les vallées escarpées de la rude Elv’Hétie. Le fleuve, en grondant, semble vouloir repousser de l'épaule les falaises de calcaire qui corsètent sa rive droite, renvoyant ses eaux vers les plaines en pente douce de l'est avant de les reprendre pour les jeter avec une violence accrue dans l'étroiture rocheuse.

          La crue de printemps perdait pourtant de sa vigueur et, depuis quelques jours, les hommes de la Caverne du Trou-de-la-lune recommençaient à s'aventurer sur le fleuve à bord de leurs pirogues. C’était l'époque où les grands esturgeons, lourds de leurs amours en Méditerranée, remontaient péniblement depuis la mer pour pondre leurs millions d’œufs dans les frayères abritées du fleuve. Les Félobres — les enfants du R’Hône, peuple pêcheur et navigateur — n'hésitaient pas à risquer leur vie sur l'onde sauvage pour harponner ces géants. Ils étaient friands tant de leur viande qu'ils fumaient au bois de hêtre et de cade que de leurs œufs qui, salés, constituaient la friandise des grandes fêtes.

Havig, le Verdoni chasseur d'aurochs, de bisons, de bouquetins et de mouflons, doit participer pour la première fois à l’une de ces traques à l'esturgeon. Il sait qu'il s'agit, pour lui, d'une épreuve initiatique : les chasseurs du fleuve veulent savoir ce que vaut le chasseur des steppes.

          Depuis la rive, des guetteurs viennent de crier. C’est ce qu’a entendu Havig. Ils signalent ainsi la remontée de l'un de ces monstres aquatiques. Une bête énorme, de quinze coudées au moins. Le grand Gaabhi — le chef des Félobres de la caverne du Trou-de-la-lune — avec quatre de ses rameurs et le Verdoni arrivé en courant, sautent dans la longue pirogue accostée au ponton flottant construit dans une petite anse à l'abri du courant. Les amarres larguées, la fine embarcation, adroitement guidée par Gaabhi utilisant à merveille les contre-courants, s'approche à force de pagaies de la crique où a été signalé l'esturgeon. La bête semble avoir trouvé la frayère de son choix et, à coups de groin, prépare sur le fond un emplacement où déposer ses œufs. L'eau peu profonde bouillonne des soubresauts de l'animal. Gaabhi, assis à la proue de la pirogue sur une outre en peau gonflée, prépare son harpon : une longue lance d'if au bout de laquelle est solidement fixée, mais de manière amovible, une pointe de corne de renne effilée, garnie d'un barbillon. Une corde de cuir tressé relie le harpon à l'embarcation.

" Le voilà ! Approchez-le par la droite. "

          Havig, le terrien, est fasciné par la maîtrise des gens du fleuve. La pirogue, à la limite du grand courant, se positionne à six coudées derrière l'animal dont l'énorme dos osseux émerge par moment. Gaabhi se dresse sur l'avant. Son bras vigoureux projette le harpon qui se fiche profondément dans le flanc du monstre. Celui-ci, sous la douleur, jaillit hors de l'onde et retombe, dans une gerbe d'eau boueuse, à une brasse de la pirogue qui, déséquilibrée, embarque de l'eau. Puis il plonge et fonce en plein travers du courant. Gaabhi laisse filer l'amarre. Celle-ci est fixée à l'outre à une vingtaine de coudées du harpon. Le Félobre jette ce flotteur dans le courant puis lâche, en la freinant entre ses doigts, la quarantaine de coudées de corde restante. Dès que l'amarre est tendue sous la traction violente du poisson géant, la pirogue bondit en avant et cingle en travers du fleuve. Les rameurs s’efforcent de maintenir un équilibre bien précaire tout en vidant l'eau embarquée.

          Havig, à l'arrière, a la tripe nouée par un environnement et un genre de bataille dont il n'est pas coutumier. Mais l'excitation du combat, la volonté de tenir sa place, la maîtrise affichée par ses compagnons d'aventure balaient toute appréhension. Il prépare un second harpon, plus court, plus épais, muni d'une pointe de silex large comme la main, lui aussi garni d'un filin de cuir d'une vingtaine de coudées. Il attend l'ordre pour le passer à Gaabhi. Celui-ci, arc-bouté aux francs-bords, trempé par les embruns que la proue fait gicler, suit les évolutions de la bête tout en guettant les troncs d'arbres, les blocs de glace, les épaves de toutes sortes qui encombrent le fleuve. Son coutelas de silex entre les dents, il est prêt à couper l'amarre si besoin est. Car le danger vient du fleuve plus que de la bête.

Les rameurs freinent au maximum en plantant leur pagaie verticalement à ras du plat-bord. Par un effet de girouette, le bateau — tanguant, vibrant, se cabrant puis plongeant dangereusement dans les vagues — se positionne dans le sens du courant, face à celui-ci. Il force ainsi l'esturgeon à remonter le fleuve tandis que le flotteur en peau de mouflon l'empêche de plonger.

          Lourd de sa descendance future, déjà épuisé par sa pénible remontée depuis la mer, l'animal ne peut avoir qu'une défense brutale, mais de courte durée. Et les Félobres le savent bien. Le succès de la traque dépend de la sûreté de main, de la force du harponneur, de la qualité de manœuvre des rameurs. Si l'engin est profondément fiché dans le flanc de la bête, si le lien est solide et l'équipage suffisamment adroit pour ne pas être envoyé par le fond lors du rush initial, la partie sera gagnée.

          De fait, après cinq minutes de remontée à toute vitesse, dans une gerbe d'écume, l'embarcation ralentit puis s'immobilise presque dans le courant. L'esturgeon est cadré, prêt pour l'estocade finale. Gaabhi, à genoux sur l'avant, dirige la manœuvre avec des ordres brefs, précis.

          " Havig, le harpon, vite ! Bherr, Dhodel, souquez le filin, doucement ! Tcham, Rhog, ramez ! On le laisse sur bâbord. "

          Les deux premiers rameurs rangent leurs pagaies à l'intérieur de l'embarcation et, main sur main, rentrent le filin du harpon. A droite, à gauche, de dangereuses épaves fuient vers l'arrière sur les larges vagues du fleuve. La pirogue approche de l'animal qui, en surface épuise ses dernières forces contre le courant. Bherr agrippe la bouée de peau qu'il passe, le long du plat bord, à Havig. Le voilà le monstre ! Il lutte toujours puissamment mais sa chance est passée. Encore quelques brasses.

          Gaabhi, brandit son harpon à tuer. Lorsque la proue de la pirogue est à une brasse de la redoutable queue, le chef Félobre, de toute sa force et avec précision projette son arme derrière la tête de l'animal.

          Le large silex pénètre profondément, fracassant les vertèbres cervicales de l'animal qui, dans un dernier soubresaut d'agonie, frappe violemment l'eau avec sa queue puis s'immobilise sur le flanc, perdant à gros bouillons un sang que le R’Hône digère. Tandis que Dhodel et Rhog font contrepoids sur tribord, Bherr et Havig, passant à l'aide des pagaies le filin du harpon derrière l'animal maintenant immobile, fixent solidement le flotteur de peau sur son corps. Gaabhi, appuyant sa botte de cuir sur le flanc de la bête, arrache les deux pointes de harpon. Puis il se sert du manche le plus long comme d'une gaffe pour éloigner les épaves. L'embarcation, par le travers, dérive maintenant dans le grand courant. La position est dangereuse : il faut faire vite. Les hommes savent ce qu'ils ont à faire. Avec le filin du second harpon, Bherr et Havig assurent le corps de l'animal contre le flanc bâbord de la pirogue. Le monstre dépasse !

          " Ramez en arrière. Vite ! "

          Gaabhi, de son manche de harpon, parvient à repousser un tronc qui dresse au-dessus d'eux, en vibrant, son cadavre de branches dégoulinantes. La pirogue, peu manœuvrable à cause de sa prise, réussit à éviter la fatale collision. Les rameurs parviennent à positionner la proue de leur esquif face au courant, légèrement en direction de la berge. Ils rament de façon à dériver le moins possible vers l'aval, laissant au courant le soin de les rapprocher de la rive où des membres de la tribu les attendent, prêts à intervenir. Un éperon rocheux les protège bientôt de la violence des flots et ils peuvent, sans encombre, accoster au fond de la crique de la Sav-Hoy où est installé le chantier de construction des pirogues et les quartiers d'été de la tribu.

          Prévenu par les guetteurs, tout le camp est là. Les anciens, les hommes, les femmes, les enfants... Criant, dansant, chantant, ils saluent l'exploit des chasseurs du fleuve. La traque victorieuse signifie bombance pour ce soir et les jours qui suivent. Mais aussi des provisions qui seront les bienvenues pour les fêtes qui s’annoncent : celles de l'union de Havig, le chasseur d’aurochs venu de l'est et de la belle Ighnon, la fille du grand Gaabhi, chef de la tribu des Félobres.

          Ceux-ci, depuis des générations, sont établis sur les rives du Grand Fleuve. Ils chassent les seigneurs du fleuve au harpon, ils calent des filets fait de fibres de chanvre tressées et des nasses d’osier. Ils chassent le renne pour la viande et la peau. Hardis navigateurs, à bord de leurs longues pirogues, ils descendent le R’Hône jusqu’aux confins de la Grande Mare salée où ils troquent avec les Kam’Harguis des peaux tannées contre du sel. Ils remontent cette denrée précieuse vers les peuplades établies bien plus haut sur les rives du fleuve. Ils sont nombreux pour l’époque, puissants et respectés mais paisibles et ouverts aux étrangers.

— 2 —

          Aux derniers jours de l'hiver, Havig avait quitté son peuple des cavernes escarpées du Verdon, accompagné de ses jeunes frères Myr-Haman et Gotrin et de deux guerriers Verdonis, Haist et Vheunin. Ils avaient traversé la Dur’Hance à pieds, avant la débâcle. Ils avaient suivi la rive droite, puis traversé le Lub’Heuron par l'étroite faille du défilé du Raig’Hallon où ils s'étaient abrités quelques jours dans la caverne d'une tribu locale. Puis, laissant la pyramide neigeuse du Ventoux à main droite, ils étaient arrivés dans une dangereuse zone d'étangs et de paluds qui marque le confluent du R’Hône, de la Dur’Hance, des Sorghs. Sous des nuées de moustiques énormes, ils avaient déjoué les pièges des fondrières, des sables mouvants, des brusques courants sournois serpentant entre des îlots fixes ou flottants, abris des couleuvres et des vipères, des sauriens et des grands silures, mais aussi des canards, des sarcelles, des hérons, des pluviers, des mouettes, des courlis. La nourriture abondait. Ils avaient enfin atteint une émergence rocheuse — le rocher des Dhôms — tombant en falaises abruptes dans le R’Hône à l'ouest et au nord et s'abaissant en terrasses dégradées au sud et à l’est.

Une anse abritée du courant et du vent sert de point de relâche occasionnel aux pêcheurs Félobres dont le territoire est situé juste en face, sur la rive droite du fleuve. Les Félobres : le peuple de l'élue de son cœur, la belle Ighnon.

          Il l'avait rencontrée et s’était promis à elle au grand Rassemblement de l'été précédent. Cette année là, ces grandes retrouvailles avaient eu lieu chez les Hardhéchis, peuple voisin des grottes de l'abrupte vallée de l'Arche-de-pierre, à deux jours de pirogue ou trois jours de marche du territoire félobre, en amont du fleuve. A pied, on atteint le vallon après avoir franchi à la nage une première rivière et remonté le cours de la deuxième jusqu'au profond canyon où vivent les Hardhéchis, dans de vastes cavernes creusées par l'érosion et les colères de la terre dans les abrupts flancs calcaires des gorges. Ils vivent de pêche mais surtout de chasse. Aurochs, bisons, rennes, chevaux, mouflons, bouquetins abondent sur les vastes plateaux que coupe la balafre de la rivière. C’est une toundra où poussent chênes, pins sylvestres et bouleaux. Elle est battue en hiver par le terrible vent du nord — le Vent Magistral — qui ne cesse que rarement durant de longs mois, soulevant une poussière blanche de neige glacée qui s’amoncelle en congères sur les obstacles pour repartir au gré des rafales. La vie humaine se recroqueville alors dans les grottes et les cavernes abritées par la profonde dépression creusée par la rivière. Mais au printemps et surtout l'été, le plateau renaît sous le soleil. Il se couvre de vastes étendues herbeuses ondulant en longues vagues de vie sous la caresse d'un vent plus clément. De grands troupeaux d'herbivores — rennes, bouquetins, chèvres, antilopes saïgas, chevaux, bisons, aurochs, grands cerfs, mammouths parfois — le parcourent, procurant des proies abondantes aux chasseurs hardhéchis. Proies qu'ils doivent partager avec les ours et les terribles lions des cavernes ainsi qu’avec les meutes de loups, d’hyènes, de gloutons et de chiens sauvages. Un paysage, un mode de vie semblable en tous points à ceux que connaît le Verdoni, lui aussi né dans une grotte accrochée au flanc d'un vertigineux canyon, là-bas, dans les pays du levant. Mais le vent qui balaie le pays verdoni est moins puissant car le plateau que creuse la rivière bénéficie de l'abri de l'énorme chaîne de montagnes toujours enneigées des Alpes qui coupe le septentrion.

          Ces réunions de l’été, marquées par de grandes fêtes, rassemblent tous les membres valides des cavernes à des centaines de lieues à la ronde.

          Les humains étaient bien peu nombreux à cette époque et c’était là l’occasion de se rencontrer, de commercer, de s’informer des nouvelles techniques de chasse ou de taille des silex, d’établir des relations d’amitié, de régler des différents, de délimiter des territoires de chasse, de se défier à la lutte, d’organiser de grandes battues afin de reconstituer les stocks de vivres de la caverne invitante et surtout de trouver un compagnon ou une compagne en dehors de sa propre caverne.

          Havig avait craqué pour les grands yeux d’émeraude de la belle Ighnon. Il avait demandé à son père, le grand Gaabhi, de la lui donner pour femme. Celui-ci avait exigé un hiver de réflexion. Mais il ne voyait pas d’un mauvais œil cette union. Havig est le fils du chef d’un puissant clan des canyons de l’est. Il apporte en échange des pierres de malachite qui, frottée correctement avec un silex, permettent d’allumer le feu plus facilement que la baguette que l’on fait tourner sur une sole de bois. Un progrès énorme ! Et puis cette alliance avec les Verdonis lui ouvre les espaces de l’est, de l’autre côté du fleuve. Enfin, Havig, le chasseur d’aurochs, décidé à fonder sa propre tribu, ne serait ni un poids, ni un rival à la tête des Félobres.

          Reste l’ombrageux prétendant d’Ighnon, Lar’Houil, fils de Peût-Ypa. C’est un homme à la poitrine puissante et velue. Rouge comme la longue tignasse qu’il porte serrée dans un anneau de cuir au-dessus de sa tête, grandissant encore sa taille. Il conteste de plus en plus ouvertement les décisions du grand Gaabhi et a du mal à cacher son ambition : éliminer le chef vieillissant et prendre sa place. Il s’efforce de rallier à sa cause quelques hommes du clan afin de détrôner Gaabhi aux prochaines cérémonies du Choix. Il considère que Ighnon, fille de Gaabhi, lui revient de droit. Mais la belle a toujours dédaigné ses avances et Lar’Houil en est malade de dépit et d’incompréhension. Un dépit qui s’est transformé en rage lorsqu’il a appris les desseins de Gaabhi pour sa fille.

Entre Lar’Houil et Havig, l’un est de trop. Ils se sont défiés et leur combat à mort aura lieu, selon les règles du clan, au matin précédant la pleine lune.Gaabhi ne peut que souhaiter la victoire du Verdoni. Vainqueur, celui-ci le débarrassera d’un concurrent qui, inéluctablement, l’éliminera à terme. Vaincu, le sort du grand Gaabhi sera délicat et l’avenir de la tribu mal assuré.

 

— 3 —

Toute la journée les hommes, avec leurs couteaux de silex, ont découpé l'esturgeon en lanières. Dhodel, le tailleur de pierres, fournit les outils nécessaires car les fines lames sont fragiles. Il a une confortable provision de nodules de silex d'Haigh-Allières et excelle, par des coups précis, à éclater la pierre en morceaux acérés et coupants. Les femmes rangent les lanières sur des claies de bouleaux qu'elles posent au-dessus de petits feux de cade vert dégageant une épaisse et odorante fumée blanche. Ainsi traités, viandes et poissons sont imputrescibles.

A la nuit, l'activité s'est arrêtée et chacun a regagné sa tente recouverte de peaux tendues. Le campement repose. Demain sera une journée cruciale.

Havig est allongé sur une langue de sable gris, un peu à l'écart des huttes. Il fixe la lune : il manque un minuscule croissant, à gauche, pour qu'elle soit pleine. Cela veut dire que le lendemain aura lieu son duel avec Lar’Houil .

Il pense à son clan du Verdon. Aux chasses à l’aurochs, difficiles et dangereuses. Aux troupeaux de rennes, de plus en plus rares. A sa mère Zarria à son père Laiko, élu chaque année chef de clan. A son frère jumeau Thôrvig, parti voilà trois printemps vers Matt’Kouri, le soleil levant tandis que lui s’en allait vers Matt’Haari, le soleil couchant, selon la coutume nomade qui veut que les chasseurs nés jumeaux, arrivés à l’âge adulte, se séparent et voyagent à l’opposé l’un de l’autre, pour se forger une âme personnelle autre que l’âme double de leur naissance.

Havig était parti seul, armé de trois sagaies et de son propulseur. Son parcours initiatique à la recherche du lieu où dort le Soleil l’avait d’abord conduit auprès des Sémés, une tribu vivant dans des grottes escarpées nichées au flanc de profondes calanques dominant d’étroites vallées dont certaines sont envahies par la Grande Mare salée. C’est un clan de grimpeurs et de plongeurs. Leurs grottes communiquent entre elles par de vertigineuses failles rocheuses obliques ou verticales ainsi que par tout un système de cordes. Hommes, femmes, enfants, tous sont d’une adresse phénoménale. Cet habitat original les met à l’abri des bêtes sauvages. Havig, né dans les abrupts canyons du Verdon et par ce fait rompu à toutes formes d’escalade, s’est tout de suite senti à l’aise avec cette tribu. Ils vivent de crustacées — crabes, langoustes, homards, araignées de mer — qu’ils vont chercher en plongeant dans les eaux limpides des calanques. Ils ramassent des coquillages — moules, huîtres, coques — qu’ils mangent crus et pêchent les poissons de roches qui foisonnent. Ils harponnent, sur le littoral, des phoques et des pingouins qui abondent. Ce sont aussi des chasseurs de bouquetins et de chamois qu’ils traquent jusque sur les parois les plus abruptes.

Mais les règles du Voyage veulent qu’on ne s’attache pas avant d’avoir accompli son périple initiatique. Havig était donc reparti à la recherche des confins mystérieux où, chaque nuit, se cache Matt’Haari. Suivant les crêtes rocheuses des calanques, il avait atteint les terres basses et marécageuses où le grand fleuve, las de ses furieuses colères, s’étale comme à regret pour retarder encore ses épousailles mortelles avec la Grande Mare salée. C’est une terre sauvage d’eau, de vent, de soleil et de sel où le R’Hône, apaisé, s’écarte en de multiples bras enserrant des îles boisées de bouleaux et de larges pins parasols. Des marais et des sables mouvants entourent des îlons couverts d’une végétation rase de sansouire, de saladelle et de roseaux desquels émergent par endroit les faisceaux  arachnéens de tamaris en fleurs d’où s’envolent soudain des millions d’oiseaux venus d’ailleurs, dérangés par l’attaque d’un serpent ou d’un grand saurien. Des troupeaux de chevaux blancs et d’aurochs noirs aux narines fumantes cavalcadent dans le vent, couvrant la contrée d’une clameur géante. C’est là que vivent les Kam’Harguis, clan chasseur de chevaux et collecteur de sel qu’ils troquent avec les Félobres et d’autres tribus de l’intérieur. Ils ont ouvert leurs huttes et leur cœur à l’étranger.

Dans sa quête du soleil couchant, Havig a ensuite marché plusieurs jours sur les terres basses de la côte, dangereuses et inhospitalières avec leurs étangs et leurs fondrières où pullulent moustiques, sangsues, serpents et sauriens. Puis il a retrouvé, sur les collines de piémont bordant le littoral par le nord, un paysage plus habituel de rocs escarpés, de forêts de chênes verts, de plateaux calcaires battus par le vent, de profonds canyons.

Il est alors arrivé face à un haut sommet enneigé — le Kan’Higou — qui s’abîme brusquement en une cascade minérale dans la Grande Mare salée. Contournant le gigantesque obstacle par des sentiers escarpés, il a gagné une côte marécageuse où vit une tribu rude mais hospitalière, les Hal’Hankats, au mode de vie semblable à celui des Kam’Harguis. Continuant sa recherche du lit du Soleil, il a marché des jours et des jours sur des plateaux désolés, en laissant à l’horizon de sa main droite une grande chaîne de montagne éblouissante de neige. Seul, il a dû lutter victorieusement contre les loups, les chiens sauvages, le lion des cavernes, l’ours. Il s’est nourri de bouquetins, de mouflons, de saïgas, de lagopèdes mais aussi d’œufs d’oiseaux et de sauriens ainsi que de délicieuses larves blanches qu’il sortait avec gourmandise des troncs d’arbres abattus.

Chaque jour nouveau, il espérait trouver le lit du soleil. Chaque crépuscule voyait le disque de feu lui échapper. Puis la haute chaîne de montagne s’abaissa et un soir, du haut d’une colline boisée, Havig vit Matt’Haari plonger… dans une Grande Mare salée ! Une autre Grande Mare salée… Plus verte que bleue. Avec de grandes vagues beaucoup plus puissantes que celles de la mare salée des Sémés, des Kam’Harguis et des Hal’Hankats. Le Verdoni comprit que le lit du Soleil n’était pas à sa portée… Mais dans sa tête germait une idée : derrière cette Grande Mare salée, Matt’Haari n’avait-il pas une autre terre où faire son lit ?

Il vécut tout un hiver sans neige, dans un climat presque doux, au sein d’une tribu de hardis pêcheurs, les K’Bass, qui n’hésitent pas à s’aventurer sur la Grande Mare verte à bord d’esquifs en joncs serrés. Puis il prit le chemin du retour, marchant vers le soleil levant et laissant encore une fois à main droite la grande chaîne de montagnes.

Ses pas l’ont conduit en une vallée creusée de très nombreuses grottes occupées par les tribus d’un peuple étonnant, les Dord’Hognis. Tout comme les Verdonis, ils vivent de la chasse aux mouflons, aux bouquetins, aux rennes et aux grands herbivores mais aussi de la pêche aux saumons qui remontent en rangs serrés, l’été, depuis la Grande Mare verte. Chez ce peuple d’artistes qui sculpte les os et l’ivoire, Havig a découvert, dans les entrailles profondes de la terre, de gigantesques bisons, d’énormes mammouths, des troupeaux de chevaux et de rennes, des lions et des ours des cavernes dessinés et peints des milliers d’années auparavant par les ancêtres des Dord’Hognis. Ceux-ci, lors de cérémonies initiatiques conduites par leurs chamans, continuent cette tradition picturale. Ces peintures sont en tous points identiques à celles que les Sémés lui ont montrées au sein de grottes cachées au fond de leurs calanques.

C’est avec un groupe de Dord’Hognis qu’il a franchi, l’an passé, les dangereuses montagnes-qui-crachent-le-feu pour descendre vers la vallée des Hardéchis où se tenait le Grand Rassemblement où il rencontra la belle Ighnon. Puis il est retourné vers les canyons familiers de sa tribu.

Bien des changements s’étaient opérés… Sa mère et son père étaient allés rejoindre la Terre-Mère au cours d’une grande colère de la terre qui avait secoué les plateaux, déchirés les falaises, écroulés les cavernes de son peuple. Beaucoup étaient morts dans le cataclysme, mais les rescapés de son peuple se regroupaient autour d’un jeune chef élu, Cioguk. Par chance, son frère jumeau Thôrvig n’était pas revenu de son périple lorsque la catastrophe s’était produite.

Thôrvig. Son jumeau. L’autre lui-même. Parti comme lui pour se chercher une âme personnelle. Le regard d’Havig s’embrume de mélancolie. Le reverra-t-il un jour ?

Havig est sûr de sa force, de son habileté, de son courage. Il n'envisage même pas la possibilité de la défaite. Il n'a pas peur de la mort, compagne quotidienne des chasseurs en ces temps rugueux. Il est surtout poussé par un sentiment nouveau pour lui : il désire Ighnon. Un désir violent, impétueux qu'il ressent puissamment dans son corps. Mais en même temps il veut se donner entièrement à elle.

L'Amour ?

Ighnon, dans l'abri de son père, tourne et retourne sur sa couche. Elle implore de toute sa ferveur la Déesse-Mère de donner la victoire à Havig. Son cœur et son ventre veulent s'ouvrir au bel étranger. Mais ils se referment dans la terreur lorsque l'image de Lar’Houil traverse l'esprit d'Ighnon. Pourtant elle se soumettra au jugement des armes. Car telle est la loi de son peuple.

A l'autre bout de l’anse de la Sav-Hoy, Lar’Houil, entouré de ses deux fidèles, Hont-Haas et Klemh, fourbit ses armes : une lourde massue de chêne terminée par un énorme nœud et un large et épais coutelas de silex. Le terrible rouquin est sûr d'écraser l'étranger. Il a terrassé l'ours des cavernes et le léopard, il massacre loups et hyènes et les hommes tremblent devant lui. Dans son crâne obtus s'entrechoquent des idées simples : il désire Ighnon bien sûr. Mais il veut aussi, en éliminant l'étranger, balayer le grand Gaabhi et établir sa loi brutale sur les Félobres.

En fait cette volonté de dominer la horde lui a été suggérée par Hont-Haas. Celui-ci est arrivé il y a quatre étés. Fourbu, crotté, efflanqué, désemparé, malade, il a été recueilli par Lar’Houil sur le rocher des Dhôms. Le grand Félobre aux cheveux rouges s’est d’abord demandé s’il devait faire éclater la tête de cette loque humaine puis, conseillé par Klemh qui voyait bien que l’étranger ne représentait aucun danger, il l’a chargé dans sa pirogue et, traversant le R’Hône, l’a ramené au campement d’été des Félobres. Soigné par le sorcier et les femmes, l’homme — grand, maigre, noueux, à la tignasse noire — a rapidement repris figure humaine. Il s’exprimait dans un langage étrange, totalement inconnu des Félobres. Lorsqu’il a pu converser dans la langue de ses hôtes, il a raconté qu’il venait de très loin vers le soleil levant, d’une contrée où les hommes étaient nombreux, où les neiges n’existaient pas. Mais ni le grand Gaabhi, ni Elor’Hans, le chaman, n’avaient pu tirer beaucoup d’informations sur ce singulier pays sans neige. Hont-Haas — c’est ainsi qu’il disait s’appeler — prétendait ne plus se souvenir de cette période de sa vie, suite de la quasi noyade qui l’avait rejeté inconscient sur les bords du R’Hône, au pied du rocher des Dhôms. Malhabile sur l’eau, piètre chasseur, il vivait aux crochets de la tribu. Gaabhi se méfiait de sa nature qu’il découvrait sournoise, dissimulatrice, ambitieuse. Le nouveau venu, sans femme dans le clan, avait littéralement subjugué le grand rouquin au point d’en faire sa chose. Lar’Houil s’efforce d’imposer sa brutalité aux membres les plus faibles de la tribu. Mais c’est en fait Hont-Haas qui le manipule. C’est lui qui, en flattant sa force, en exacerbant la crainte qu’il inspire au clan, l’a incité à se présenter en rival du grand Gaabhi. C’est lui qui a excité l’attirance naturelle de la grand brute rouge pour la belle Ighnon. C’est lui qui intrigue auprès de quelques hommes du clan pour créer la zizanie et faciliter sa prise de pouvoir par l’intermédiaire du terrible Lar’Houil .

Le vent s'est levé. Il fait s'entrechoquer en une musique macabre les ossements suspendus à L'Arbre au Sépulcre, à l'extrémité nord de la Sav-Hoy. Les Félobres accrochent les cadavres de leurs défunts aux branches d'un grand chêne desséché. Les corps, ainsi à l'abri des bêtes sauvages, sont dévorés par les oiseaux, messagers de l'Au-delà. Une chouette, perchée sur l'arbre des morts, ulule. Une horde de loups, attirée par l'odeur de la viande qui sèche, rode autour du campement. Leurs yeux phosphorescents trouent l'obscurité d'un lent ballet inquiétant, mais les feux les maintiennent à distance. Pas très loin, sur le plateau qui abrite le Trou-de-la-lune, le rugissement d'un lion des cavernes en chasse ajoute à l'atmosphère de menace.

La nuit est longue et sans sommeil pour Havig, pour Ighnon, pour Lar’Houil. Enfin, la lune disparaît. Une lueur livide s’annonce à l'est : le jour va se lever.

— 4 —

Lorsque le soleil paraît, une grande excitation anime le campement. Toute la tribu monte, par une longue sente à travers la forêt, vers le Trou-de-la-lune, lieu du duel et quartier d'hiver des Félobres. Cette grotte est creusée dans une dépression naturelle effondrée dans le calcaire du plateau. Invisible depuis celui-ci tant elle est protégée par une épaisse végétation, elle constitue pour le peuple du grand Gaabhi un abri parfait durant les longs mois hivernaux. Son ouverture principale, au nord-est, est rétrécie par un muret d'ossements de mammouths — bassins et omoplates — surmonté de troncs de pins s'appuyant verticalement contre la bordure sommitale de la grotte, à hauteur du plateau. Des peaux de bêtes tendues ou roulées en modulent la fermeture. La grotte est assez vaste, haute de plafond et comporte plusieurs pièces. Deux étroites galeries donnent accès à des sorties secondaires, elles-mêmes bien protégées de toute intrusion non souhaitée. Son originalité — et son nom — viennent d'une vaste ouverture circulaire d'une vingtaine de coudées de diamètre, due à un effondrement partiel de la voûte. Ce trou assure un éclairage correct de la grotte tout en permettant l'évacuation des fumées. L'hiver il est partiellement ou totalement obstrué par des claies de branchages mises en place par les hommes.

Devant l'entrée, les femmes attisent le feu dans un foyer de quatre coudées sur six dont le fond est tapissé de gros galets du R’Hône. Elles chauffent dans les flammes d'autres galets ronds.

La tribu s'installe bruyamment sur des pierres en corniche qui délimitent une vaste aire plane, au centre, sous l'éclairage de l'ouverture circulaire. L'ambiance est électrique.

Gaabhi arrive enfin et se place sur une élévation de pierre. Il est vêtu d'une braie de cuir brun. Son torse nu musculeux est impressionnant de puissance. Sa tête est coiffée du crâne d'un ours des cavernes dont la peau tannée recouvre ses épaules et son dos. Il tient à la main le Bâton-de-Commandement. A sa droite s'installe Elor’Hans, le sorcier. Son crâne entièrement rasé est orné d'une énorme paire de cornes d'aurochs. Ighnon, vêtue d'une courte blouse de cuir fauve, est assise sur une pierre plate, aux pieds de son père. Elle est à croquer la fille du chef ! Sexy en diable avec ses longues cuisses nues haut croisées...

Proie ou maîtresse ?

Femme...

L'excitation est à son comble lorsque entrent les combattants. Havig est entouré de ses frères, Myr-Haman et Gotrin et suivi de Haist et Vheunin. Les cinq Verdonis s'installent à l'est du cercle de vérité. Lar’Houil, flanqué de Klemh et Hont-Haas, prend position en face.

Gaabhi, levant son Bâton-de-Commandement, impose le silence tandis que Elor’Hans, le sorcier, avec des cris gutturaux et d'étranges gesticulations, lance des imprécations au Ciel et à la Terre. Chaque tirade se termine par un long cri aigu, repris et soutenu par les youyous des femmes et rythmé par le grondement sourd des hommes se frappant la poitrine.

Les deux combattants sont face à face, à dix pas l'un de l'autre.

Lar’Houil est effrayant avec son visage lourd prolongé par des mâchoires violentes. Son crâne bas est surmonté d'une tignasse rouge tressée en chignon, accentuant sa haute stature. La peau fauve de son large torse et de ses membres noueux est recouverte d'une épaisse toison rousse. Il est vêtu d'un simple pagne de peau d'ours. Dans son regard sournois, la formidable détermination d'une terrible machine à tuer.

Havig, bien que de structure plus déliée, est aussi grand et aussi puissant que son adversaire. Des muscles énormes roulent sous la peau velue de ses épaules et de ses bras. Son bassin et ses longues jambes sont serrés dans des braies de cuir brun. Lui aussi dégage une redoutable puissance rugueuse, homicide, sans pitié. Ses yeux jettent des éclairs jaunes de fauve. Sa force colossale s'appuie sur une ruse subtile et une grande intelligence du combat. Il a triomphé lui aussi de l'ours des cavernes, il a fracassé la tête du lion et aucun homme n'a jamais osé l'affronter.

Elor’Hans, le sorcier, termine son invocation aux Puissances cachées par un long cri aigu.

Un silence tendu plane maintenant sur la caverne. Tous les regards se tournent vers le chef. Gaabhi lève le Bâton-de-Commandement, fixe longuement dans les yeux les deux adversaires, puis frappe le sol de sa pièce de bois.

C'est le signal du combat.

Les deux champions se défient, s'insultent, se provoquent du regard et du geste. Courbés en avant, en appui solide sur leurs jambes, ils se tournent autour en s'approchant. Lar’Houil porte la première attaque. Il bondit en avant en hurlant, massue haute. Havig, campé sur ses jambes, son arme brandie lui aussi, attend et pare le coup. Les lourdes pièces de bois se heurtent en craquant. Les deux hommes plient sous la violence du choc, mais aucun ne chancelle. Ils sautent en arrière d'un pas, gourdin en avant.

Après ce premier assaut chacun connaît mieux la terrible force de l'autre, sait que la moindre erreur, la moindre faiblesse équivaut à la mort. Lar’Houil, sûr de lui, bondit de nouveau en hurlant et abat sa massue pour écraser son adversaire. Havig, par un coup de taille, tente de chasser la pièce de bois qui le heurte tout de même lourdement sur le flanc gauche, l’envoyant bouler à trois pas. La caverne retient son souffle. La cause semble être entendue : l’étranger n’est pas de taille face au grand rouquin. Ighnon sent le sang refluer dans sa chair. Hont-Haas, un sourire féroce aux lèvres, excite son champion. Lar’Houil se rue en hurlant sur son ennemi pour l’écraser. Mais celui-ci, d’un bond, est déjà debout. Il rompt, évite ainsi le coup mortel et, souplement, contourne son adversaire.

Lar’Houil se trouve alors face à la belle Ighnon qui — garce — décroise rapidement les jambes, dévoilant l'espace d'un clin d’œil à Lar’Houil le sombre objet de tous ses désirs de brute. Celui-ci, fasciné, perd un temps d'action. Havig en profite. Sa massue se dresse tandis que son adversaire se retourne d'un bloc. Trop tard. L'arme de Havig s'abat avec une violence épouvantable sur le crâne de Lar’Houil. Un bruit sourd de chêne contre os. Lar’Houil fléchit et tombe sur les genoux. Havig frappe de nouveau son adversaire qui s'écroule, la tête en sang. Incrédule, hébétée, la brute regarde arriver la mort. Havig, avec un hurlement de triomphe, porte un dernier coup sur le crâne de son rival. La tête éclate comme une grenade trop mûre. Un dernier tressaillement du grand corps vaincu et c'est fini.

Le clan, qui retenait son souffle, hurle et gesticule tandis qu'éclatent les youyous des femmes. Ighnon, couvrant le vainqueur d'un regard énamouré, décroise de nouveau les jambes sur une promesse d'amour...

Havig jette sa massue et prend à sa ceinture son coutelas de silex. Il s'agenouille sur la dépouille du vaincu et, du geste précis et efficace du chasseur, lui ouvre la poitrine. Plongeant ses mains dans la chair pantelante, il arrache le cœur de Lar’Houil. Il se redresse, brandit vers l’assemblée l'organe sanguinolent puis y mord à belles dents. Il s'approche et le présente à Gaabhi et Elor’Hans puis l'offre à Ighnon, toujours sagement prostrée aux pieds de son père. Celle-ci mord et arrache un lambeau du cœur puis s'en barbouille le visage.

Dans la grotte, les voix rauques des hommes chantent en cadence " Havig, Havig, Havig..."

Gaabhi soulève Ighnon par les cheveux. Comme Havig, elle est couverte du sang de Lar’Houil. Elle offre le viscère à son père qui mord dedans ainsi que le sorcier. Enfin, Gaabhi, frappant le roc de son Bâton-de-Commandement, rétablit le silence. Solennellement, il donne sa fille à Havig.

Les deux amants, rouges de sang, contournent sans un regard la dépouille de Lar’Houil et, main dans la main, ils sortent de la grotte. Vers le soleil, vers le feu, vers l'Amour…

— 5 —

L'amour ? Ils le consommeront ce soir, au cours de la grande orgie de l’Union.

Tandis qu'ils descendent vers le R’Hône pour se laver et se purifier dans l'eau vive, Bherr et son acolyte Stef s'approchent de la dépouille de Lar’Houil qu'ils traînent dehors, sur une large pierre plate en légère déclivité : leur atelier de boucher. Ils allongent le cadavre tête en bas. Bherr, de son coutelas de silex, lui ouvre la gorge afin de le saigner correctement.

" Coupe-lui vite les couilles, ça donne un mauvais goût, ordonne-t-il à Stef. Tu les mets de côté, c’est pour nous. "

Puis il ouvre le ventre de Lar’Houil, en sort consciencieusement les tripes chaudes et irisées. Les femmes, dans un panier, les portent au fleuve. Bien lavées, séchées et tressées, elles feront d'excellentes lanières. Bherr réserve le foie, les rognons et le reste du cœur.

" Merde ! La cervelle est foutue... "

Effectivement, la massue d'Havig l'a réduite en bouillie...

Les deux hommes rincent abondamment le corps ensanglanté, puis le sèchent avec une peau de chèvre. Ils garnissent l'intérieur d'herbes aromatiques : thym, sarriette, romarin, baies de cades. Quelques poignées de sel — la Grande Mare bleue est assez proche et une tribu amie du littoral les approvisionne régulièrement en ce précieux ingrédient. Le corps ainsi préparé de Lar’Houil est entièrement entouré dans des feuilles de fougères, puis recouvert d'une couche de terre glaise humide. Les deux hommes l'allongent alors dans le foyer dégagé de ses braises, à même les galets chauffés à blanc. Puis, à l'aide de pelles en bois, ils remettent les braises sur le corps. Lar’Houil cuira ainsi tout le jour, doucement, à l’étouffée...

Ce soir, c’est la fête au Trou-de-la-lune. La fête de l’union de Havig et Ighnon. Femmes, hommes, enfants, vieillards, revêtus de leurs plus belles peaux, se groupent par familles et par affinités autour d’un grand feu, au centre de la grotte. Myr’Haman et Gotrin, distribuent généreusement le nârpi, un vin de myrtille de leur préparation. Gotrin porte à l’épaule une outre en peau de chèvre dans laquelle Myr’Haman puise avec une louche en bois le liquide fermenté qu’il verse dans les profondes cornes d’aurochs de l’assistance. Les Félobres se délectent de cette boisson que leur ont fait découvrir les Verdonis. Le grand Gaabhi boit d’énormes rasades dans un hanap taillé dans une corne d’aurochs. Les hommes s’échauffent, se donnent de grandes bourrades dans les côtes et rient en proférant à l’intention de Havig et Ighnon des plaisanteries bien grasses auxquelles les fiancées font semblant de répondre par le dédain.

Ighnon est superbe. Elle a revêtu une courte blouse de peau de chevrette blanche finement tannée, lacée sur le devant et serrée à la taille par une lanière de cuir. Ses longs cheveux noirs sont roulés en chignon au-dessus de sa tête par un peigne d’écaille. Elle porte au cou un collier de trois rangs de dents de loup, cadeau de son amoureux. Elle est assise sur une peau d’ours, aux côtés de Gaabhi et de Laly’Honn, sa mère. On dirait deux sœurs tellement celle-ci, malgré quatre maternités, a su garder son allure féline de coureuse de savane. Le ballet changeant des flammes fait courir des reflets dorés sur les jambes nues des deux femmes.

Havig est vêtu d’un pagne en peau de léopard des neiges. Son front est ceint d’un bandeau de cuir qui retient ses cheveux. Son visage et son torse sont ornés des peintures rituelles des Verdonis : des stries entrecroisées d’ocre rouge.

Dhodel et Stef découpent les rognons, le foie, le cœur et les couilles du héros culinaire de la fête — Lar’Houil —, les enfilent sur de fines tiges d’osier, font cuire ces brochettes sur la braise et les mangent avec Bherr : c’est là un privilège des cuisiniers.

Haist et Vheunin — les Verdonis — aident Gourg’Houya a servir une recette des chasseurs du R’Hône : les œufs de l’esturgeon pêché la veille, qu’ils ont préparés avec du sel, selon une vieille recette félobre. Chacun puise à pleines mains dans l’auge de bois creusé que les trois hommes font circuler. Ils s’en remplissent goulûment la bouche avec un plaisir non dissimulé. Le sel de la préparation excite leur soif. Myr’Haman et Gotrin servent une nouvelle tournée de nârpi dont ils ont fait ample provision. Mais tout le monde attend le vrai repas.

" Lar’Houil  ! Lar’Houil  ! Lar’Houil  ! "

Les noceurs demandent le plat de résistance sur l’air des lampions. Bherr, comme tous les grands chefs, les fait encore un peu languir. Enfin il appelle son marmiton Stef. Avec leurs pelles de bois — en fait des rames de leurs pirogues — ils dégagent la cendre qui recouvre la pièce en cuisson. Ils glissent perpendiculairement leurs pelles sous la coque d’argile puis, aidés de deux hommes du clan, l’apportent devant le chef. Tout le monde s’approche en jacassant. On se presse, on se bouscule pour être bien placé. Bherr casse la coque. Il en enlève les morceaux dans lesquels restent incrustés les fougères et les lance vers les affamés qui s’en serviront d’assiettes. Précédés par d’appétissants effluves apparaît une viande succulente. Bherr, de son couteau de silex, détache un bout dans le râble, le sent, le goûte en fermant les yeux avec des mimiques de jouisseur puis, content de lui, dit : " Aimons Lar’Houil  ! Il est cuit à point ! "

Sous les cris d’allégresse, il procède au découpage et à la distribution de la viande. Il coupe le filet — le meilleur morceau — pour les fiancés, puis détache un cuissot qu’il offre au chef. Gaabhi mord à pleines dents, puis partage avec le sorcier, sa femme Laly’Honn ainsi qu’avec Peût-Ypa, le père du gigot, Hont-Haas et Klemh, ses plus fidèles soutiens. Toute la tribu aimera Lar’Houil jusqu’au dernier os. Des os que l’on casse avec de grosses pierres pour en aspirer avec délectation la moelle.

On baffre à pleine bouche, on boit sans retenue de grandes rasades de nârpi. On rote, on pisse, on rit, on dégueule et on recommence. En ces temps rugueux, ce n’est pas tous les jours que l’on se remplit le ventre. Alors lorsque l’occasion se présente, c’est la grande bouffe la plus outrancière. Seuls les fiancés, encore séparés, gardent quelque retenue.

Le grand Gaabhi se lève, tonitrue un énorme rot, lève sa corne d’aurochs vide et crie : " A boire tavernier ! A boire ! "

Gotrin se précipite, son outre de nârpi à l’épaule. Il sert le grand chef et emplit les hanaps qui se tendent. Tournée générale. Il y a encore des provisions de la boisson qui ouvre les portes de la tête.

— " Musique ! " crie Gaabhi en frappant le sol de son Bâton-de-Commandement.

Maab-Hî, Dhodel, Nub’Hail, Mahr’Io et Lomb installent leurs instruments : une marimba faite de fémurs de rennes de différentes longueurs, suspendus, sur lesquels l’artiste module des sons, un tronc de bois vidé sur lequel est tendue une peau bien sèche, des flûtes confectionnées avec des fémurs. Sous les cris d’encouragement du clan s’élève une mélopée sur un rythme binaire. Hommes et femmes se lèvent et se trémoussent au son des instruments. Ondulations de hanches des femmes, projections du bassin des hommes imitant le coït, dodelinements de têtes, cris gutturaux des mâles répondant aux roucoulements de gorges des femmes.

Havig se lève et invite la belle Ighnon. Les yeux dans les yeux, dévorés par le désir, les deux fiancés miment l’amour comme les autres danseurs qui bientôt font cercle autour d’eux. Tout en dansant, ils dirigent leurs pas vers le fond de la grotte où, sur un entablement de pierre surélevé, a été disposée une épaisse et confortable couche de peaux d’ours recouverte de fines fourrures de chevrettes blanches. Le lit nuptial est discrètement éclairé par de petites lampes à huiles disposées dans des niches naturelles de la roche.

" Havig !

— Ighnon !

— Havig !

— Ighnon !

— Havig !

— Ighnon ! "

Tandis que les musiciens redoublent d’ardeur, les danseurs, rangés maintenant en demi cercle autour de l’Autel d’Amour, scandent en frappant des mains le nom des fiancés.

Ighnon, reculant devant son danseur, butte enfin du bas du dos contre l’autel. Ses yeux d’émeraude vrillés dans ceux de son amant, les bras en arceaux au-dessus de sa tête renversée, elle libère sa crinière du peigne d’écaille qui la retenait en chignon. Havig dénoue la ceinture et le lacet qui ferment la courte blouse de la belle. D’un bond léger, la jeune femme s’assoie sur le bord de la couche. Splendidement nue, arquée, en appui sur ses bras, ouverte et offerte elle provoque son mâle d’un lent mouvement du bassin d’arrière en avant. Ses lèvres entrouvertes appellent le baiser. Un baiser que lui donne avec fougue Havig. Rien n’existe plus pour les deux jeunes gens que leur désir, leur offrande réciproque, le don total de leur corps, de leur âme. Ils n’entendent plus les cris rythmés du clan… Ils sont seuls.

" Havig !

— Ighnon !

— Havig !

— Ighnon !

— Havig !

— Ighnon ! "

Les lèvres d’Havig, quittant le miel de la bouche, descendent lentement vers les seins qu’il baise longuement, au choix d’Ighnon qui les lui offre alternativement. La bouche du jeune homme poursuit sa lente exploration des plaines et vallons de peau brûlante. Il enfouit enfin son visage dans la somptueuse toison de geai, bleutée comme les ailes d’un corbeau à force d’être noire. La jeune femme se laisse aller en arrière, levant ses jambes qu’elle ouvre sans retenue, livrant à la bouche goulue du jeune homme la conque nacrée de sa grotte d’amour. Havig goûte alors pour la première fois le fascinant parfum, l’incomparable saveur de musc, d’épices et d’océan de sa femme pâmée, inondée de désir.

La musique sauvage accélère, les danseurs crient avec des voix rauques :

" Havig !

— Ighnon !

— Havig !

— Ighnon !

— Havig !

— Ighnon ! "

D’un geste preste, Havig dénoue son pagne, libérant la majesté triomphante d’un organe gonflé de tous les désirs du monde. D’un bond il est sur sa compagne qu’il pénètre lentement, longuement, profondément. Fondus dans la mort de l’amour, les deux amants soudés ondulent voluptueusement sur les vagues rythmées d’un plaisir sans contrainte.

Les danseurs s’éloignent par couples dans tous les recoins du Trou-de-la-lune qui retentît bientôt des râles de joies d’une formidable orgie nuptiale. Les cris se mêlent en une communion de bonheur :

" Havig !

— Ighnon !

— Havig !

— Ighnon !

— Havighnon !

— Havighnon !

— Havighnon !

— Havighnon ! "

Ainsi fut prononcé, pour la première fois, le nom qui sera, de nombreux millénaires plus tard, celui d’une capitale éphémère du monde chrétien…

Aux premières lueurs de l'aube, les voûtes de la caverne du Trou-de-la-lune retentissent des ronflements sonores des dormeurs fourbus par une nuit de fête, de beuverie excessive, de danse et d'amour. Un grand désordre règne. Des couples rarement légitimes se serrent sous des couvertures de peau.

Havig émerge de sa félicité nocturne. Sa compagne n'est pas à ses côtés. Il s'assoie brusquement sur sa couche.

" Ighnon! Ighnon!

— Oui! Lumière de mon cœur, je suis là. "

Ses yeux s'habituant à la pénombre matinale il aperçoit Ighnon à l'entrée de la caverne, activant le feu en compagnie de sa mère Laly’Honn. A l'aide de pinces de bois, les deux femmes extraient du feu des galets qu'elles plongent dans de l'eau contenue dans un grand bol creusé dans une loupe de bois. Lorsque le liquide bout, Laly’Honn y jette une poignée d'écorce de saule séchée. Cette décoction est souveraine pour le redoutable mal de crâne consécutif aux libations inconsidérées. Elle sera la bienvenue pour remettre d'aplomb toute la viande saoule qui cuve dans la grotte! Laly’Honn en porte un bol au grand Gaabhi auquel les responsabilités de chef n'ont jamais enlevé le goût de la fête. Ighnon fait de même avec son homme. Havig, peu habitué à de telles attentions, couvre sa femme de baisers.

" Viens, chérie! Viens! "

Un désir renouvelé subjugue les jeunes gens qui se fondent en une étreinte sauvage. Leurs roucoulements d'amour servent d'émulation à Gaabhi qui prouve tout de suite à Laly’Honn que ses sentiments pour elle n'ont rien perdu de leur solidité...

Bientôt, le peuple de la caverne s'éveille à la vie. Les couples habituels se reforment discrètement, avec quelques sourires entendus. La décoction salvatrice de saule atténue les relents difficiles de la nuit. Femmes et hommes mettent de l'ordre dans la grotte, puis tous redescendent aux quartiers d'été de la Sav-Hoy.

Le camp est constitué de tentes pyramidales fabriquées comme les tipis : un faisceau de longues bigues de bois fichées au sol en un cercle de dix coudées de diamètre et serrées ensemble au sommet. Des peaux tendues délimitent un espace bien abrité des intempéries. Au centre, un foyer de pierres et tout autour des fourrures assurent un agréable confort.

Ighnon et Laly’Honn partent ramasser des baies, des racines, des tubercules, des plantes aromatiques et médicinales. Havig rejoint le chantier de construction des pirogues Félobres. S'il veut créer son propre clan, il doit savoir fabriquer ses propres embarcations.

.....à suivre ! 


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