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Les mammouths ne viendront plus (Edition du Grand Bramaïre) - roman préhistorique
424 pages sur couché format 14 x 22 cm, couverture quadri pelliculée. Prix franco de port (France) 19 €
Derniers exemplaires soldés: 12 €
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Les mammouths ne viendront plus (Edition du Grand Bramaïre) - roman préhistorique
424 pages sur couché format 14 x 22 cm, couverture quadri pelliculée. Prix franco de port (France) 19 €
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Première partie
Havig et Ighnon
— 1 —
Havig, allongé à l’ombre d’un grand peuplier blanchâtre, pense à la belle Ighnon. Il affiche ce sourire délicieusement niais des amoureux et bande comme un mégacéros…
Soudain, un cri le tire brutalement de ses rêves bleus. L’œil et l’oreille aux aguets, il regarde vers le fleuve.
Le R’Hône roule des flots massifs, creusés de tourbillons vertigineux, boursouflés de puissants remous qui resurgissent violemment depuis les tréfonds glauques de son lit ; des eaux boueuses, jaunâtres, rugueuses des arbres et des carcasses d'animaux ramassés tout au long de son cours. Quelques énormes blocs de glace attestent que la débâcle continue là-haut, dans les vallées escarpées de la rude Elv’Hétie. Le fleuve, en grondant, semble vouloir repousser de l'épaule les falaises de calcaire qui corsètent sa rive droite, renvoyant ses eaux vers les plaines en pente douce de l'est avant de les reprendre pour les jeter avec une violence accrue dans l'étroiture rocheuse.
La crue de printemps perdait pourtant de sa vigueur et, depuis quelques jours, les hommes de la Caverne du Trou-de-la-lune recommençaient à s'aventurer sur le fleuve à bord de leurs pirogues. C’était l'époque où les grands esturgeons, lourds de leurs amours en Méditerranée, remontaient péniblement depuis la mer pour pondre leurs millions d’œufs dans les frayères abritées du fleuve. Les Félobres — les enfants du R’Hône, peuple pêcheur et navigateur — n'hésitaient pas à risquer leur vie sur l'onde sauvage pour harponner ces géants. Ils étaient friands tant de leur viande qu'ils fumaient au bois de hêtre et de cade que de leurs œufs qui, salés, constituaient la friandise des grandes fêtes.
Havig, le Verdoni chasseur d'aurochs, de bisons, de bouquetins et de mouflons, doit participer pour la première fois à l’une de ces traques à l'esturgeon. Il sait qu'il s'agit, pour lui, d'une épreuve initiatique : les chasseurs du fleuve veulent savoir ce que vaut le chasseur des steppes.
Depuis la rive, des guetteurs viennent de crier. C’est ce qu’a entendu Havig. Ils signalent ainsi la remontée de l'un de ces monstres aquatiques. Une bête énorme, de quinze coudées au moins. Le grand Gaabhi — le chef des Félobres de la caverne du Trou-de-la-lune — avec quatre de ses rameurs et le Verdoni arrivé en courant, sautent dans la longue pirogue accostée au ponton flottant construit dans une petite anse à l'abri du courant. Les amarres larguées, la fine embarcation, adroitement guidée par Gaabhi utilisant à merveille les contre-courants, s'approche à force de pagaies de la crique où a été signalé l'esturgeon. La bête semble avoir trouvé la frayère de son choix et, à coups de groin, prépare sur le fond un emplacement où déposer ses œufs. L'eau peu profonde bouillonne des soubresauts de l'animal. Gaabhi, assis à la proue de la pirogue sur une outre en peau gonflée, prépare son harpon : une longue lance d'if au bout de laquelle est solidement fixée, mais de manière amovible, une pointe de corne de renne effilée, garnie d'un barbillon. Une corde de cuir tressé relie le harpon à l'embarcation.
" Le voilà ! Approchez-le par la droite. "
Havig, le terrien, est fasciné par la maîtrise des gens du fleuve. La pirogue, à la limite du grand courant, se positionne à six coudées derrière l'animal dont l'énorme dos osseux émerge par moment. Gaabhi se dresse sur l'avant. Son bras vigoureux projette le harpon qui se fiche profondément dans le flanc du monstre. Celui-ci, sous la douleur, jaillit hors de l'onde et retombe, dans une gerbe d'eau boueuse, à une brasse de la pirogue qui, déséquilibrée, embarque de l'eau. Puis il plonge et fonce en plein travers du courant. Gaabhi laisse filer l'amarre. Celle-ci est fixée à l'outre à une vingtaine de coudées du harpon. Le Félobre jette ce flotteur dans le courant puis lâche, en la freinant entre ses doigts, la quarantaine de coudées de corde restante. Dès que l'amarre est tendue sous la traction violente du poisson géant, la pirogue bondit en avant et cingle en travers du fleuve. Les rameurs s’efforcent de maintenir un équilibre bien précaire tout en vidant l'eau embarquée.
Havig, à l'arrière, a la tripe nouée par un environnement et un genre de bataille dont il n'est pas coutumier. Mais l'excitation du combat, la volonté de tenir sa place, la maîtrise affichée par ses compagnons d'aventure balaient toute appréhension. Il prépare un second harpon, plus court, plus épais, muni d'une pointe de silex large comme la main, lui aussi garni d'un filin de cuir d'une vingtaine de coudées. Il attend l'ordre pour le passer à Gaabhi. Celui-ci, arc-bouté aux francs-bords, trempé par les embruns que la proue fait gicler, suit les évolutions de la bête tout en guettant les troncs d'arbres, les blocs de glace, les épaves de toutes sortes qui encombrent le fleuve. Son coutelas de silex entre les dents, il est prêt à couper l'amarre si besoin est. Car le danger vient du fleuve plus que de la bête.
Les rameurs freinent au maximum en plantant leur pagaie verticalement à ras du plat-bord. Par un effet de girouette, le bateau — tanguant, vibrant, se cabrant puis plongeant dangereusement dans les vagues — se positionne dans le sens du courant, face à celui-ci. Il force ainsi l'esturgeon à remonter le fleuve tandis que le flotteur en peau de mouflon l'empêche de plonger.
Lourd de sa descendance future, déjà épuisé par sa pénible remontée depuis la mer, l'animal ne peut avoir qu'une défense brutale, mais de courte durée. Et les Félobres le savent bien. Le succès de la traque dépend de la sûreté de main, de la force du harponneur, de la qualité de manœuvre des rameurs. Si l'engin est profondément fiché dans le flanc de la bête, si le lien est solide et l'équipage suffisamment adroit pour ne pas être envoyé par le fond lors du rush initial, la partie sera gagnée.
De fait, après cinq minutes de remontée à toute vitesse, dans une gerbe d'écume, l'embarcation ralentit puis s'immobilise presque dans le courant. L'esturgeon est cadré, prêt pour l'estocade finale. Gaabhi, à genoux sur l'avant, dirige la manœuvre avec des ordres brefs, précis.
" Havig, le harpon, vite ! Bherr, Dhodel, souquez le filin, doucement ! Tcham, Rhog, ramez ! On le laisse sur bâbord. "
Les deux premiers rameurs rangent leurs pagaies à l'intérieur de l'embarcation et, main sur main, rentrent le filin du harpon. A droite, à gauche, de dangereuses épaves fuient vers l'arrière sur les larges vagues du fleuve. La pirogue approche de l'animal qui, en surface épuise ses dernières forces contre le courant. Bherr agrippe la bouée de peau qu'il passe, le long du plat bord, à Havig. Le voilà le monstre ! Il lutte toujours puissamment mais sa chance est passée. Encore quelques brasses.
Gaabhi, brandit son harpon à tuer. Lorsque la proue de la pirogue est à une brasse de la redoutable queue, le chef Félobre, de toute sa force et avec précision projette son arme derrière la tête de l'animal.
Le large silex pénètre profondément, fracassant les vertèbres cervicales de l'animal qui, dans un dernier soubresaut d'agonie, frappe violemment l'eau avec sa queue puis s'immobilise sur le flanc, perdant à gros bouillons un sang que le R’Hône digère. Tandis que Dhodel et Rhog font contrepoids sur tribord, Bherr et Havig, passant à l'aide des pagaies le filin du harpon derrière l'animal maintenant immobile, fixent solidement le flotteur de peau sur son corps. Gaabhi, appuyant sa botte de cuir sur le flanc de la bête, arrache les deux pointes de harpon. Puis il se sert du manche le plus long comme d'une gaffe pour éloigner les épaves. L'embarcation, par le travers, dérive maintenant dans le grand courant. La position est dangereuse : il faut faire vite. Les hommes savent ce qu'ils ont à faire. Avec le filin du second harpon, Bherr et Havig assurent le corps de l'animal contre le flanc bâbord de la pirogue. Le monstre dépasse !
" Ramez en arrière. Vite ! "
Gaabhi, de son manche de harpon, parvient à repousser un tronc qui dresse au-dessus d'eux, en vibrant, son cadavre de branches dégoulinantes. La pirogue, peu manœuvrable à cause de sa prise, réussit à éviter la fatale collision. Les rameurs parviennent à positionner la proue de leur esquif face au courant, légèrement en direction de la berge. Ils rament de façon à dériver le moins possible vers l'aval, laissant au courant le soin de les rapprocher de la rive où des membres de la tribu les attendent, prêts à intervenir. Un éperon rocheux les protège bientôt de la violence des flots et ils peuvent, sans encombre, accoster au fond de la crique de la Sav-Hoy où est installé le chantier de construction des pirogues et les quartiers d'été de la tribu.
Prévenu par les guetteurs, tout le camp est là. Les anciens, les hommes, les femmes, les enfants... Criant, dansant, chantant, ils saluent l'exploit des chasseurs du fleuve. La traque victorieuse signifie bombance pour ce soir et les jours qui suivent. Mais aussi des provisions qui seront les bienvenues pour les fêtes qui s’annoncent : celles de l'union de Havig, le chasseur d’aurochs venu de l'est et de la belle Ighnon, la fille du grand Gaabhi, chef de la tribu des Félobres.
Ceux-ci, depuis des générations, sont établis sur les rives du Grand Fleuve. Ils chassent les seigneurs du fleuve au harpon, ils calent des filets fait de fibres de chanvre tressées et des nasses d’osier. Ils chassent le renne pour la viande et la peau. Hardis navigateurs, à bord de leurs longues pirogues, ils descendent le R’Hône jusqu’aux confins de la Grande Mare salée où ils troquent avec les Kam’Harguis des peaux tannées contre du sel. Ils remontent cette denrée précieuse vers les peuplades établies bien plus haut sur les rives du fleuve. Ils sont nombreux pour l’époque, puissants et respectés mais paisibles et ouverts aux étrangers.
— 2 —
Aux derniers jours de l'hiver, Havig avait quitté son peuple des cavernes escarpées du Verdon, accompagné de ses jeunes frères Myr-Haman et Gotrin et de deux guerriers Verdonis, Haist et Vheunin. Ils avaient traversé la Dur’Hance à pieds, avant la débâcle. Ils avaient suivi la rive droite, puis traversé le Lub’Heuron par l'étroite faille du défilé du Raig’Hallon où ils s'étaient abrités quelques jours dans la caverne d'une tribu locale. Puis, laissant la pyramide neigeuse du Ventoux à main droite, ils étaient arrivés dans une dangereuse zone d'étangs et de paluds qui marque le confluent du R’Hône, de la Dur’Hance, des Sorghs. Sous des nuées de moustiques énormes, ils avaient déjoué les pièges des fondrières, des sables mouvants, des brusques courants sournois serpentant entre des îlots fixes ou flottants, abris des couleuvres et des vipères, des sauriens et des grands silures, mais aussi des canards, des sarcelles, des hérons, des pluviers, des mouettes, des courlis. La nourriture abondait. Ils avaient enfin atteint une émergence rocheuse — le rocher des Dhôms — tombant en falaises abruptes dans le R’Hône à l'ouest et au nord et s'abaissant en terrasses dégradées au sud et à l’est.
Une anse abritée du courant et du vent sert de point de relâche occasionnel aux pêcheurs Félobres dont le territoire est situé juste en face, sur la rive droite du fleuve. Les Félobres : le peuple de l'élue de son cœur, la belle Ighnon.
Il l'avait rencontrée et s’était promis à elle au grand Rassemblement de l'été précédent. Cette année là, ces grandes retrouvailles avaient eu lieu chez les Hardhéchis, peuple voisin des grottes de l'abrupte vallée de l'Arche-de-pierre, à deux jours de pirogue ou trois jours de marche du territoire félobre, en amont du fleuve. A pied, on atteint le vallon après avoir franchi à la nage une première rivière et remonté le cours de la deuxième jusqu'au profond canyon où vivent les Hardhéchis, dans de vastes cavernes creusées par l'érosion et les colères de la terre dans les abrupts flancs calcaires des gorges. Ils vivent de pêche mais surtout de chasse. Aurochs, bisons, rennes, chevaux, mouflons, bouquetins abondent sur les vastes plateaux que coupe la balafre de la rivière. C’est une toundra où poussent chênes, pins sylvestres et bouleaux. Elle est battue en hiver par le terrible vent du nord — le Vent Magistral — qui ne cesse que rarement durant de longs mois, soulevant une poussière blanche de neige glacée qui s’amoncelle en congères sur les obstacles pour repartir au gré des rafales. La vie humaine se recroqueville alors dans les grottes et les cavernes abritées par la profonde dépression creusée par la rivière. Mais au printemps et surtout l'été, le plateau renaît sous le soleil. Il se couvre de vastes étendues herbeuses ondulant en longues vagues de vie sous la caresse d'un vent plus clément. De grands troupeaux d'herbivores — rennes, bouquetins, chèvres, antilopes saïgas, chevaux, bisons, aurochs, grands cerfs, mammouths parfois — le parcourent, procurant des proies abondantes aux chasseurs hardhéchis. Proies qu'ils doivent partager avec les ours et les terribles lions des cavernes ainsi qu’avec les meutes de loups, d’hyènes, de gloutons et de chiens sauvages. Un paysage, un mode de vie semblable en tous points à ceux que connaît le Verdoni, lui aussi né dans une grotte accrochée au flanc d'un vertigineux canyon, là-bas, dans les pays du levant. Mais le vent qui balaie le pays verdoni est moins puissant car le plateau que creuse la rivière bénéficie de l'abri de l'énorme chaîne de montagnes toujours enneigées des Alpes qui coupe le septentrion.
Ces réunions de l’été, marquées par de grandes fêtes, rassemblent tous les membres valides des cavernes à des centaines de lieues à la ronde.
Les humains étaient bien peu nombreux à cette époque et c’était là l’occasion de se rencontrer, de commercer, de s’informer des nouvelles techniques de chasse ou de taille des silex, d’établir des relations d’amitié, de régler des différents, de délimiter des territoires de chasse, de se défier à la lutte, d’organiser de grandes battues afin de reconstituer les stocks de vivres de la caverne invitante et surtout de trouver un compagnon ou une compagne en dehors de sa propre caverne.
Havig avait craqué pour les grands yeux d’émeraude de la belle Ighnon. Il avait demandé à son père, le grand Gaabhi, de la lui donner pour femme. Celui-ci avait exigé un hiver de réflexion. Mais il ne voyait pas d’un mauvais œil cette union. Havig est le fils du chef d’un puissant clan des canyons de l’est. Il apporte en échange des pierres de malachite qui, frottée correctement avec un silex, permettent d’allumer le feu plus facilement que la baguette que l’on fait tourner sur une sole de bois. Un progrès énorme ! Et puis cette alliance avec les Verdonis lui ouvre les espaces de l’est, de l’autre côté du fleuve. Enfin, Havig, le chasseur d’aurochs, décidé à fonder sa propre tribu, ne serait ni un poids, ni un rival à la tête des Félobres.
Reste l’ombrageux prétendant d’Ighnon, Lar’Houil, fils de Peût-Ypa. C’est un homme à la poitrine puissante et velue. Rouge comme la longue tignasse qu’il porte serrée dans un anneau de cuir au-dessus de sa tête, grandissant encore sa taille. Il conteste de plus en plus ouvertement les décisions du grand Gaabhi et a du mal à cacher son ambition : éliminer le chef vieillissant et prendre sa place. Il s’efforce de rallier à sa cause quelques hommes du clan afin de détrôner Gaabhi aux prochaines cérémonies du Choix. Il considère que Ighnon, fille de Gaabhi, lui revient de droit. Mais la belle a toujours dédaigné ses avances et Lar’Houil en est malade de dépit et d’incompréhension. Un dépit qui s’est transformé en rage lorsqu’il a appris les desseins de Gaabhi pour sa fille.
Entre Lar’Houil et Havig, l’un est de trop. Ils se sont défiés et leur combat à mort aura lieu, selon les règles du clan, au matin précédant la pleine lune.Gaabhi ne peut que souhaiter la victoire du Verdoni. Vainqueur, celui-ci le débarrassera d’un concurrent qui, inéluctablement, l’éliminera à terme. Vaincu, le sort du grand Gaabhi sera délicat et l’avenir de la tribu mal assuré.

